Dans le vaste paysage musical de l’Amérique latine, certains noms résonnent comme des échos intemporels, porteurs d’une tradition séculaire tout en insufflant une énergie nouvelle à chaque génération. Parmi eux, Francisco « Pacho Martínez occupe une place d’honneur, surtout en Colombie, où il est vénéré comme l’un des plus grands percussionnistes et compositeurs de la cumbia, du porro et du son palenquero. Sa vie, son œuvre et son héritage constituent un témoignage poignant de la résilience culturelle et de la puissance expressive du folklore colombien.
Origines modestes et premiers pas dans la musique
Francisco Martínez García, dit Pacho Martínez, naquit le 15 mars 1925 à Sincelejo, chef‑lieu du département de Sucre, dans le nord‑ouest de la Colombie. Fils de paysans, il grandit dans un environnement rural où la musique était aussi naturelle que le souffle du vent dans les palmiers. Dès son plus jeune âge, Pacho fut bercé par les sons des gaitas (flûtes traditionnelles), des congas, des maracas et de la caja (tambour à une seule membrane), instruments emblématiques des fêtes populaires de la région caribéenne colombienne.
Dans les années 1940, alors qu’il n’avait qu’une quinzaine d’années, Pacho commença à accompagner les réunions familiales et les festivités du village. Son talent naturel pour le rythme — particulièrement pour la percussion — ne tarda pas à se manifester. Il apprit en observant les anciens musiciens, en écoutant les conteurs locaux, et en participant aux « parrandas », ces nuits de musique collective typiques de la Costa Caribe. Contrairement à de nombreux artistes de son époque qui devaient étudier dans des conservatoires, Pacho Martínez fut un autodidacte. Son école fut la rue, les plazas, les rancherías… et surtout, le cœur même du peuple colombien.
L’ascension d’un maître du rythme

Dans les années 1950, la cumbia et le porro connaissaient un essor national. Ces genres, nés dans les communautés afro‑colombiennes et indigènes de la côte caribéenne, commençaient à franchir les frontières régionales pour devenir des symboles de l’identité colombienne. Pacho Martínez, alors âgé d’une trentaine d’années, intégra le groupe mythique « Los Corraleros de Majagual », dirigé par le légendaire Alejandro Durán. Ce fut un tournant décisif.
Avec Los Corraleros, Pacho perfectionna son jeu de caja, instrument qu’il éleva au rang d’art. La caja, souvent considérée comme le « cœur battant » de la cumbia, exige une précision extrême : le musicien doit produire des sons variés — le « golpe », le « repique », le « cumbia » — en frappant uniquement les paumes et les doigts sur la membrane. Pacho en devint un virtuose. Son style, à la fois puissant et subtil, apportait une profondeur rythmique inédite aux compositions. Comme le déclara un jour le chanteur Joe Arroyos : « Quand Pacho tape sur sa caja, c’est toute la Colombie qui danse. »
En 1961, il rejoignit un autre groupe emblématique : « Los Gaiteros de San Jacinto ». Fondé en 1940, ce collectif était déjà une référence. L’arrivée de Pacho y insuffla un nouvel élan. Ensemble, ils enregistrèrent des classiques comme « El Pescador », « La Chica Dorada » et « El Torito », des titres qui, encore aujourd’hui, font vibrer les dance‑floors des fêtes populaires. Leur album « Los Gaiteros de San Jacinto – Volumen 1 » (1962) reste l’un des disques les plus influents de l’histoire musicale colombienne.
Un gardien des traditions, un innovateur respecté

Pacho Martínez n’était pas seulement un exécutant ; il était un compositeur et un arrangeur hors pair. Il composa plus d’une centaine de morceaux, mêlant avec élégance les racines africaines, indigènes et espagnoles qui forment l’ADN de la musique caribéenne colombienne. Son approche était claire : « Il faut respecter la tradition, mais sans jamais la figer. La musique doit vivre, évoluer, tout en restant fidèle à son âme. »
Dans les années 1970, alors que la cumbia moderne (ou « cumbia villera ») commençait à émerger en Argentine, Pacho fut sollicité par de jeunes artistes désireux d’apprendre les rythmes authentiques. Il devint ainsi un maître à penser pour toute une génération. Il organisait régulièrement des ateliers dans les écoles de musique de Carthagène et de Barranquilla, enseignant la technique de la caja, l’importance du « clave » (le motif rythmique central) et la signification des paroles traditionnelles, souvent porteuses de messages sociaux ou historiques.
Son respect scrupuleux des origines ne l’empêcha jamais d’expérimenter. Il collabora avec des jazzmen colombiens, intégra des instruments électroniques de manière très discrète dans certaines de ses dernières compositions, et participa même à des projets de musique du monde avec des artistes européens. Pourtant, chaque innovation restait ancrée dans le terreau folklorique. Comme il le répétait souvent : « L’innovation ne doit pas effacer la mémoire. »
Impact culturel et reconnaissance nationale

Pacho Martínez devint bien plus qu’un musicien : il incarne l’identité culturelle colombienne. Son œuvre est intimement liée à des événements nationaux majeurs. Pendant le Carnaval de Barranquilla — inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO depuis 2003 —, sa musique est systématiquement jouée. Les « marimondas » (masques colorés du carnaval) dansent au rythme de ses congas, et les « cumbiamberos » (danseurs de cumbia) considèrent ses enregistrements comme leur bible rythmique.
En 1998, le gouvernement colombien lui décerna la « Orden de Boyacá », l’une des plus hautes distinctions nationales, en reconnaissance de sa contribution à la culture du pays. En 2001, il fut honoré lors du Festival de la Leyenda Vallenata, la plus grande fête musicale de Colombie, où il reçut le prix spécial « Congas de Oro » pour l’ensemble de sa carrière.
Malheureusement, Pacho Martínez s’éteignit le 12 novembre 2003, à l’âge de 78 ans, à Carthagène des Indes. Son décès fut salué par une vague de hommages à travers tout le pays. Les médias parlèrent d’une « perte irréparable pour l’âme colombienne ».
L’héritage indélébile
Vingt ans après sa disparition, l’influence de Pacho Martínez reste vivace.
- Les nouvelles générations : Des groupes contemporains comme « Los Corraleros de Majagual » (reconstitué), « Cumbia All Stars » ou encore des jeunes artistes de la scène « cumbia electrónica » (comme Monsieur Periné) samplent régulièrement ses rythmes. Le producteur colombien Systema Solar a même créé un morceau intitulé « Pacho » en son hommage, mêlant ses enregistrements originaux à des beats modernes.
- L’éducation musicale : De nombreuses écoles de musique en Colombie portent son nom. À Sincelejo, sa ville natale, un musée dédié à Pacho Martínez a ouvert en 2015. On y trouve ses instruments originaux, des enregistrements historiques, ainsi que des photos qui témoignent de sa vie itinérante de musicien.
- Patrimoine immatériel : En 2022, l’UNESCO a inscrit la cumbia colombienne sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Dans le dossier de candidature, le nom de Pacho Martínez figurait en bonne place comme « figure centrale de la transmission orale et pratique du genre ».
- Un symbole de résilience : Durant les périodes les plus sombres de l’histoire colombienne — notamment le conflit armé qui a durablement marqué le pays —, la musique de Pacho Martínez offrait un refuge. Ses chansons, souvent joyeuses et pleines d’espoir, rappelaient aux Colombiens leur capacité à célébrer la vie malgré les difficultés.
Conclusion : Plus qu’un musicien, un ambassadeur de l’âme colombienne
Pacho Martínez n’a jamais cherché la célébrité internationale. Il préférait jouer dans les petites plazas, auprès des gens du peuple, ceux qui, comme lui, avaient grandi au rythme des gaitas et des congas. Pourtant, son rayonnement dépasse largement les frontières de la Colombie. Aujourd’hui, quand un DJ joue un morceau de cumbia dans un club à Paris, Tokyo ou New York, il est fort probable que le rythme de base provienne, d’une manière ou d’une autre, des mains magiques de Pacho Martínez.
Il nous a enseigné que la vraie musique ne se trouve pas dans les studios luxueux, mais dans les cœurs des communautés qui la gardent vivante. Sa vie rappelle une vérité simple, mais profonde : la culture populaire, lorsqu’elle est honorée avec respect et passion, devient éternelle.
